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Probo Koala : 11 ans d’impunité et de souffrance

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19 août 2006 – 19 août 2017, voici 11 ans que le vraquier battant pavillon panaméen Probo-Koala a déversé des déchets toxiques à Abidjan et sa banlieue. 11 ans après le passage du navire, des doutes persistent sur les opérations de dépollution et le calvaire des victimes pour entrer en possession de leurs indemnités se poursuit.

Après le passage du Probo Koala en 2006, les premières information communiquées officiellement faisaient état de 43.492 cas d’empoisonnement confirmés et 24.825 cas probables (source INHP). 17 personnes seraient directement décédées après avoir été en contact avec ces déchets toxiques. Ces chiffres seront remis en cause lors du début de l’identification des victimes qu’elles soient vraies ou fausses. En effet, un peu plus de 124.624 victimes vont se faire enregistrer au cours deux (2) différentes procédures.

95.000 victimes recensées au terme de l’arrangement conclu entre Trafigura et l’Etat de Côte d’Ivoire pour une enveloppe de 100 milliards de f CFA. Puis 29.624 victimes identifiées dans l’affaire portée par le cabinet d’avocat londonien Leigh Day & Co pour 22,500 milliards. 11 ans après, 60.000 victimes n’ont toujours pas été indemnisées soit 35.000 pour l’Etat de Côte d’Ivoire et 25.000 pour l’action de Leigh Day & Co. Les 60.000 laissés pour compte ne sont pas seulement un chiffre mais des vies brisées par la cargaison toxique du Probo Koala.

Kouamé Kassoumé a perdu sa fille de 6 mois en 2006 lors du déversement des déchets toxiques. Sa fille fait partie des 17 morts officiellement enregistrées après le passage du Probo Koala.

« Les gens ont déversé les déchets nous-mêmes on ne savait pas que c’était des déchets toxiques. Et puis on respirait l’odeur du produit. On a commencé à vomir et le cas de ma fille de 6 mois était grave. On nous a demandé d’aller au CHU de Yopougon mais il n’y avait pas de place. Donc le médecin de la MACA nous a demandé d’aller à Anokoi Kouté. Malheureusement nous sommes allés et c’est là-bas que ma fille est décédée ».
Kouamé Koffi Kassoumé, aujourd’hui incapable de travailler espère être indemnisé
Kouamé Koffi Kassoumé, aujourd’hui incapable de travailler espère être indemnisé

Pour le décès de sa fille, Kouamé Koffi Kassoumé devait toucher la somme de 100 millions de francs CFA mais ce dernier va se heurter à la fraude et la corruption organisée autour du processus d’indemnisation des victimes.

« Je ne pensais pas un seul jour qu’on allait dédommager les gens. On attendait l’argent….et un jour on m’a dit de venir à la présidence. Une fois sur place on m’a dit qu’un conseiller de Laurent Gbagbo – Tiégbé Ludovic (Laïdo l’Impérial) – devait signer un document pour me donner son OK pour que parte prendre mon chèque au niveau du trésor. Une fois en face de lui il me dit calmement : tu penses que c’est à n’importe qui on donne 100 millions ? »

Le père de 5 enfants ne touchera pas un seul centime, l’argent dégagé pour les victimes à mystérieusement disparu entre le trésor public ivoirien et les mains obscures du régime de la refondation. Petit à petit son univers va s’écrouler autour de lui avec son incapacité à travailler à cause de la maladie. Son épouse rongée par une succession d’infection décède en 2012 malgré les 950.000 francs d’indemnisation qu’elle a reçue.

Chez la famille Kokoba le souvenir du père décédé après un long combat contre une tumeur au cou est dans toutes les mémoires. Fonctionnaire au ministère de l’environnement, il sera mandaté par le CIAPOL (le Centre Anti-Pollution) pour visiter les sites de déversement des déchets toxiques. Kokoba Amari Théodore sera expédié à la mort quand, sans aucune protection, il sera en contact avec ce mélange hautement toxique provenant du Probo Koala. En effet, les 581 tonnes de déchets sont un mélange de pétrole, de sulfure d’hydrogène, de phénols, de soude caustique et de composés organiques sulfurés.

L’épouse de l’inspecteur de l’environnement a quitté le quartier chic de Cocody pour un quartier précaire avec ses enfants.

« Ça été dur parce que moi une simple aide-soignante qu’est-ce que je pouvais faire ? Mais ce qui me fait mal, un gros problème comme ça…le Gouvernement pouvait me venir en aide puisque mon mari travaillait pour le CIAPOL mais…personne ».
Kokoba Amari Théodore, livré à la mort par le CIAPOL et oublié par l’Etat de Côte d’Ivoire
Kokoba Amari Théodore, livré à la mort par le CIAPOL et oublié par l’Etat de Côte d’Ivoire

Kokoba Amari Théodore est l’un des sacrifiés officiels de la République, un peu comme ces hommes expédiés à Tchernobyl après la catastrophe nucléaire de la centrale Lénine (26 avril 1986 Ukraine). Celui qui devait étudier de près la composition des déchets toxiques en sera victime ! L’évacuation sanitaire promise à sa famille alors qu’il souffrait le martyre ne se fera jamais et le fonctionnaire d’Etat après une chimiothérapie à coup de million va rendre l’âme laissant derrière lui 2 orphelins.

A Djibi village, les déchets du Probo Koala ont été déversé non loin des champs. La famille Ouédraogo qui a inhalé les gaz toxiques est obligée chaque année de célébrer le triste anniversaire du déversement des déchets toxiques. Ouédraogo Salif revient sur les conditions de la contamination de son fils Salam.

« Trois jours après sa naissance, ils sont venus verser les déchets toxiques sur la route de notre champ. Dès notre retour l’enfant ne pouvait plus dormir : il a commencé à pleurer. Le lendemain on voit des boutons apparaître sur son corps : on ne sait pas ce que c’était. De jour en jour sa maladie a commencé à empirer. Lorsque les boutons se cassent il y a comme des brûlures qui apparaissent sur sa peau ».

Le corps couvert de pustules, la croissance de l’enfant a été retardée. À 11 ans, Salam Ouédraogo passe pour un enfant de 5 ans. Il n’a jamais eu la chance d’aller à l’école à cause de sa maladie.

C’est pour ces inconnus qui meurent à petit feu depuis 11 ans que le Réseau Nationale pour la Défense des Victimes des déchets toxiques maintient la lutte pour l’indemnisation des victimes. Charles Koffi est le président du Réseau. Il émet « des doutes sur l’effectivité de la décontamination des sites ». Au-delà, il avait été prévu au terme du contrat conclu par l’Etat de Côte d’Ivoire avec la société Trafigura, l’établissement d’un centre de santé spécialisé pour traiter gratuitement les victimes. A ce jour aucun centre de santé n’a été établi et l’argent dédié au projet est aussi introuvable !

« Au plan même des dédommagements c’est-à-dire de la réparation du préjudice subi du fait de la respiration de ces déchets, il est bon de noter qu’à ce niveau, la situation est très triste. Parce que depuis pratiquement 11 ans que les déchets ont été déversés, la grande majorité des victimes n’a pas été indemnisée » dénonce Charles Koffi.
Ouédraogo Salif et son fils Salam défiguré par la maladie depuis son enfance
Ouédraogo Salif et son fils Salam défiguré par la maladie depuis son enfance

Les victimes vont se heurter au fil des années à la fraude et à la corruption organisées autour du processus d’indemnisation des victimes. Cette magouille couverte par les barons du régime d’union qui a dirigé la Côte d’Ivoire de 2002 à 2010 est à l’origine d’un long procès. Ce procès a conduit à la condamnation de Gohourou Claude François, Koné Cheick Oumar, Awa N’Digne épouse N’Baye et Digbeu Léocadie à 20 ans de prison ferme. Access Bank a été solidairement condamné à la réparation du préjudice causé aux victimes. Curieusement ces condamnés sont encore en liberté ! Le Réseau Nationale pour la Défense des Victimes des déchets toxiques dénonce une protection politique qui n’honore pas la Côte d’Ivoire.     

C’est pour faire avancer la cause des victimes que plusieurs actions ont été portées devant les tribunaux. Durant 11 ans, la corruption, le blanchiment et le détournement des fonds alloués à l’indemnisation n’a pas permis de dédommager la majorité des victimes. La question des déchets toxiques dérange et même les tenants du pouvoir actuel en Côte d’Ivoire ne peuvent pas jouer la carte de franchise.

En effet, plusieurs d’entre eux sont aussi impliqués dans l’affaire des déchets toxiques et ont intérêt à ce que le flou persiste. Malheureusement pendant que le débat juridique se poursuit et que le gouvernement ivoirien se tait, les victimes espèrent une réparation du préjudice subit (indemnisation) que celle-ci vienne de l’Etat de Côte d’Ivoire ou de l’action portée par le cabinet d’avocat londonien Leigh Day & Co.

SUY Kahofi

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