Quand le remblayage grignote la lagune Ébrié

Quand le remblayage grignote la lagune Ébrié
Quand le remblayage grignote la lagune Ébrié

La lagune Ébrié, emblème naturel de la capitale économique ivoirienne, fait face à une menace grandissante : le remblayage massif et souvent illégal de ses eaux peu profondes pour créer de nouvelles terres. Ce phénomène, qui accompagne l’expansion urbaine et immobilière, soulève une crise écologique et sociale majeure.

La lagune Ébrié, vaste étendue d’eau saumâtre s’étendant sur des dizaines de milliers d’hectares autour d’Abidjan. Il s’agit de l’un des écosystèmes lagunaires les plus importants d’Afrique de l’Ouest. Elle joue un rôle clé dans la pêche, le transport, le climat urbain et l’identité culturelle de la région. Mais depuis plusieurs années, des opérations de remblayage modifient profondément ce paysage aquatique. Le remblayage de la lagune consiste à déposer des tonnes de sable et de matériaux pour gagner du terrain sur l’eau.

Ces remblais ne sont pas de simples aménagements publics : ils participent à la création de nouvelles parcelles de terrain, souvent à des fins immobilières ou industrielles, sur des zones qui étaient jusqu’à récemment des baies lagunaires. Certains quartiers comme Biétry (près de Marcory) ont ainsi vu leur surface d’eau rétrécie d’environ 30 % du fait de ces pratiques qui transforme totalement le paysage lagunaire.

Une étude réalisée en 2021 a révélé que sur 20 sites de remblayage en cours à l’époque dans le district d’Abidjan, seuls deux étaient conformes à la réglementation en vigueur. En 2019, plus de 2,2 millions de mètres carrés de terrains avaient été illégalement remblayés. Les zones les plus touchées sont les communes ayant une ouverture sur la lagune comme Treichville (762 309 m²), Port-Bouët (634 134 m²), et Koumassi (597 342 m²).

Urbanisation, spéculation foncière… et régulation défaillante

Plusieurs facteurs expliquent cette activité illégale. La pression foncière et urbanisation rapide d’Abidjan pousse des opérateurs à s’attaquer à la lagune. La ville d’Abidjan s’étend rapidement et l’attrait pour les terrains plats et bien situés pousse des promoteurs et des particuliers à remblayer la lagune pour y construire.

Autour de la lagune, c’est une mafia qui s’est installée et chacun jette ce qu’il peut dans la lagune pour gagner un lopin de terre à brader. Il y a ceux qui se désignent comme les propriétaires terriens d’Abidjan. Ce groupe qu’on appelle « vendeur de terrains Ebrié » ont une méthode bien connue. Ils encaissent des dizaines de million à des particuliers et leur promettant des terrains bien placés en bordure de lagune. Sauf que le terrain proposé c’est la lagune ! L’argent pris au client va servir à engager des travaux de remblayage. L’autre groupe est composé d’homme d’affaire issue majoritairement de la communauté libanaise. Pour eux, le remblayage de la lagune répond au besoin d’installer de nouvelles unités de transformation.

Tous agissent dans l’impunité la plus totale en raison du manque de contrôle et d’application des lois. Un silence coupable et complice des autorités communales et des ministères de tutelle (construction, urbanisme et environnement) qui fait prospérer une pratique illégale et anarchique. Sans autorisation claire, des zones lagunaires sont comblées au mépris des règles de protection du domaine public fluvio-lagunaire.

Un crime contre l’environnement

Les images satellites prises entre 2005 et 2025 montre clairement que plusieurs unités de production et des habitations ont été construite directement sur la lagune.

A gauche une vue satellite datant de 2005 et à droite les mêmes zones en 2025

Ces terrains grignotés sur la lagune ont des conséquences environnementales alarmantes. Les impacts sur l’écosystème de la lagune sont multiples dont la perte d’habitats de plusieurs espèces et la destruction de la biodiversité. Le remblayage modifie la circulation des eaux et détruit les habitats naturels des poissons, crabes et autres espèces aquatiques. À Biétry, les pêcheurs locaux ont observé une baisse drastique des captures, certains secteurs devenant presque “morts” en termes de présence d’espèces halieutiques.

L’installation anarchique d’usines et d’habitations n’est pas sans risque la qualité de l’eau de la lagune. Plusieurs canaux d’eaux usées sont directement connectés à une lagune est déjà très polluée par les eaux usées domestiques et industrielles d’Abidjan. L’ajout de remblais aggrave les phénomènes d’eutrophisation et réduit l’échange entre eau douce et eau salée, perturbant l’écosystème.

Outre la perte de zones de pêche, la dégradation lagunaire affecte les riverains par la diminution de la qualité de vie, l’augmentation de nuisances olfactives (la lagune dégage de plus en plus une mauvaise odeur), et une vulnérabilité accrue aux inondations lors des pluies. La modification du plan lagunaire bloque les circuits saisonniers naturels d’écoulement des eaux accentuant les épisodes d’inondation dans des commune comme Koumassi, Treichville et de plus en plus Cocody.

Réactions et actions gouvernementales

La question du remblayage de la lagune Ébrié cristallise un débat plus large sur l’avenir d’Abidjan : comment concilier croissance urbaine, sécurité foncière, et préservation d’un environnement vital ? Les critiques fusent à l’encontre des autorités communales et gouvernementales qui sont accusées de se taire face à un crime environnemental et même de l’encourager alors qu’une unité de lutte contre ce phénomène existe.

Depuis le 18 mars 2025, l’Etat de Côte d’Ivoire s’est dotée de la Brigade Spéciale de lutte contre le Remblayage Anarchique (BRISRA). Cette brigade spéciale de 64 agents a été installée pour lutter contre le remblayage illégal des zones lagunaires et maritimes. Depuis son installation, de nombreux ivoiriens se pose des questions sur ce que pourrait bien faire 64 agents face à des hommes d’affaire et opérateurs immobiliers puissants qui déploient des engins et moyens financiers importants pour détruire chaque jour un peu plus la nature. Personne à ce jour ne sait de quels moyens le BRISRA dispose pour arrêter les travaux de remblayage (flagrant délit) ou saisir la justice pour une action sur le terrain ?

De nombreuses berges de la lagune Ebrié ont été modifiées par les activités illégales de remblayages faisant apparaitre sur la carte d’Abidjan de nouveaux quartiers et zones d’habitation alors inexistantes. Pourtant en 2019, l’Etat un décret interdisant le remblayage et l’endiguement des eaux maritimes et lagunaires pour protéger la navigation et le domaine public. Le décret n°2019-591 du 3 juillet 2019 relatif au remblayage, aux aménagements par endiguement, enrochement des rivages de la mer et des voies d’eau intérieures peine à être respecter.

Le long de la baie lagunaire, les engins de dragage sont présents sans que l’on ne puisse savoir qui a obtenu ou non le droit de remblayer les zones en travaux. Les riverains et collectifs locaux dénoncent non seulement la perte d’espaces aquatiques, mais aussi l’absence de transparence sur les projets soumis et leurs conséquences. Le manque de coordination entre autorités locales, sociétés civiles, institutions publiques et tenants du droit foncier rend toutefois complexe la mise en œuvre d’une politique inclusive et durable autour de la lagune.