L’or brun ivoirien se retrouve en crise

L’or brun ivoirien se retrouve en crise
L’or brun ivoirien se retrouve en crise

La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, traverse une crise profonde de sa filière stratégique. Alors que ce pays fournit près de 40 % de l’approvisionnement mondial en fèves de cacao, les acteurs du secteur se retrouvent aujourd’hui confrontés à une paralysie presque sans précédent, alimentée par la chute des prix internationaux, l’engorgement des ports et une incapacité croissante des exportateurs à acheter et évacuer les récoltes.

Après des années de prix élevés sur les marchés internationaux, les cours du cacao se sont fortement dépréciés en 2025. Selon des analyses de marché, les prix ont chuté d’environ 40 % sur l’année, passant de près de 9.000 dollars la tonne à environ 5.500 dollars la tonne à la fin de la saison, une baisse qui dépasse les estimations des acteurs du secteur.

Cette dégringolade des cours survient alors que l’État avait fixé pour la campagne 2025-2026 un prix garanti historiquement élevé de 2.800 francs CFA par kilo au producteur (environ 4,27 €/kg) pour tenter de protéger les revenus des planteurs. La baisse des prix a eu une conséquence sévère : les exportateurs, incapables de financer l’achat des fèves au prix garanti, ont ralenti leurs transactions, entraînant une accumulation massive de stocks de cacao à l’intérieur du pays et dans les ports d’Abidjan et de San Pedro estimée à près de 700.000 tonnes. À Abidjan, des camions remplis de fèves attendent depuis des semaines. Selon des données portuaires, les arrivées hebdomadaires de cacao ont dépassé les 100.000 tonnes pendant plusieurs semaines, un niveau inhabituellement élevé pour la saison.

Environ 1,13 million de tonnes de fèves ont atteint les ports ivoiriens entre le 1er octobre 2025 et le 11 janvier 2026. Face à l’accumulation de stocks et au manque de liquidités des exportateurs, l’État ivoirien est intervenu. Depuis quelques semaines, les autorités ont commencé l’achat des stocks de cacao auprès des coopératives pour permettre aux producteurs d’être payés et éviter une crise sociale majeure. Ce geste d’urgence vise à régler le blocage des ventes, mais les exportateurs se trouvent toujours dans une situation délicate, certains refusant même des cargaisons jugées de mauvaise qualité, notamment en raison de moisissures ou d’un excès de déchets organiques, ce qui complique encore davantage la logistique d’exportation.

Au-delà de la crise des prix, la filière ivoirienne souffre de problèmes structurels profonds marqués dégradation de la qualité des fèves liée à des conditions météorologiques extrêmes et une gestion inégale des récoltes. Les maladies des plantations comme le Cocoa Swollen Shoot Virus affectent 15 % environ des plantations ivoiriennes selon des estimations récentes.

L’impact social de cette crise est immense. On estime que plus de 5 millions de personnes vivent directement ou indirectement du cacao en Côte d’Ivoire, soit près d’un quart de la population active. Ce qui fut longtemps considéré comme le pilier incontesté de l’économie ivoirienne, le cacao, est aujourd’hui à l’arrêt, pris entre des cours mondiaux déprimés, un modèle de prix garantie difficile à financer, et des défis climatiques et structurels profonds.

La crise actuelle ne se résume pas à une simple fluctuation des prix : elle met en lumière les vulnérabilités d’un modèle agricole dépendant de marchés volatils, la nécessité d’investir dans la qualité, la transformation locale, et surtout de réconcilier les intérêts des producteurs avec les réalités d’un marché mondial en constante évolution.

La relance de la filière passera sans doute par des réformes structurelles, un soutien international et une coordination renforcée entre les pays producteurs, afin que l’or brun ne se transforme pas en un fardeau pour ceux qui en dépendent.