Le vol de bétail devient une économie de guerre en Afrique de l’Ouest
Dans les vastes pâturages du Sahel, un phénomène ancien prend une nouvelle dimension : le rapt de bétail. Autrefois ancré dans des pratiques traditionnelles et des tensions pastorales locales, le vol de bétail en bande organisée de pillards s’est transformé au fil de la dernière décennie en un élément central d’une économie de guerre qui alimente, finance et entretient les groupes armés djihadistes opérant dans le Liptako-Gourma et au-delà.
Dans
les zones rurales du Sahel, en particulier au centre du Mali, dans le nord du
Burkina Faso et à l’ouest du Niger, les troupeaux constituent bien plus qu’un
symbole culturel : ce sont des capitaux, des moyens de subsistance et des
piliers économiques. Là où l’État se retire devant la pression des groupes
armés, l’absence de sécurité transforme ces animaux en proie facile. Selon des
experts de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, le vol
de bétail était déjà présent avant la crise sécuritaire actuelle, mais il est
désormais profondément lié à la dynamique de conflit et de terrorisme.
Des
organisations comme le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou
JNIM), affilié à Al-Qaïda, ou l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS)
exploitent systématiquement ce phénomène. Lors d’attaques de villages et de
raids armés, des centaines voire des milliers de têtes de bétail sont saisies,
parfois sous prétexte de taxation religieuse (zakat), parfois par simple
prédation (butin de guerre). Ces animaux sont ensuite vendus sur des marchés
régionaux, créant un flux de liquidités indispensable à leur survie.
Dans
certaines zones, les jihadistes déclarent imposer des taxes sur les troupeaux
ou exigent des paiements en nature, des pratiques qui servent non seulement à
financer leurs opérations, mais aussi à asseoir leur autorité auprès de
populations fragilisées. Le trafic de bétail volé ne s’arrête pas aux
frontières sahéliennes. Les animaux se retrouvent souvent sur les marchés du
Ghana, de la Côte d’Ivoire ou du Togo, où ils sont vendus à bas prix puis
mélangés avec de l’élevage licite. Ce phénomène de blanchiment de bétail avec
la complicité d’agent des forces de l’ordre rend très difficile la traçabilité
des têtes de bétail volés dans les pays du sahel.
Ainsi
à Cinkassé, un marché frontalier dans le nord du Togo, les autorités ont même
décidé de fermer temporairement le commerce des bovins face aux craintes qu’il
serve de plaque tournante au trafic de bétail volé. Cette intégration des
réseaux criminels aux circuits commerciaux licites illustre la porosité des
frontières et l’ampleur transnationale du phénomène. Elle met en lumière aussi
l’incapacité des États à contrôler efficacement les mouvements des troupeaux ou
à sécuriser les pistes rurales. En Afrique de l’Ouest (plus large que le
Sahel), le vol de bétail représente environ 22 % des activités illicites
économiques, juste derrière le trafic d’armes et les enlèvements contre rançon.
Impacts
socio-économiques et humains
Pour
les éleveurs, ces vols ne sont pas de simples pertes économiques : ils
signifient souvent la fin d’un mode de vie. Certains rapports montrent des
millions de têtes d’animaux volées dans la dernière décennie au Mali et au
Burkina Faso, entraînant des pertes immenses pour les communautés pastorales.
Plus grave encore, ces pratiques accentuent les tensions intercommunautaires,
en particulier entre éleveurs peuls et agriculteurs ou milices locales. Dans
certains cas, le vol de bétail alimente des conflits déjà explosifs,
contribuant à une spirale de vengeance et de perte de confiance envers les
autorités.
Bien
que l’impact du phénomène soit difficile à évaluer, les quelques chiffres
consolidés dans les pays les plus touchés témoigne de l’ampleur du problème. Au
Mali, entre 2019 et 2022, environ 887.250 têtes de bovins ont été volées dans
tout le pays, auxquels s’ajoutent 446.000 petits ruminants (ovins et caprins)
soit près de 1,33 million d’animaux sur cette période. Dans la seule région du
Mopti, épicentre du phénomène, près de 130.000 têtes de bétail ont été
déclarées volées en 2021, un pic historiquement élevé qui dépasse les totaux
des trois années précédentes.
Ces
vols représentent non seulement une perte économique directe de plusieurs
milliards de francs CFA mais ils alimentent aussi les réseaux criminels et
djihadistes dans la région. Au Burkina Faso, entre 2017 et 2021, le pays a
perdu environ 8 millions de têtes de bétail à cause des vols, attaques armées
et pillages liés au conflit et à l’insécurité. Dans certaines zones
particulièrement touchées, comme les régions du Sud-Ouest, Hauts-Bassins et
Cascades, les associations de pasteurs ont signalé plusieurs milliers d’animaux
volés entre 2022 et 2023, souvent lors de raids de groupes armés ou de milices.
Au
Niger, les données précises pour tout le pays sont moins systématiques, mais
des incidents isolés montrent l’ampleur locale du phénomène : par exemple, dans
la région de Ouallam (près du Mali), plus de 600 animaux ont été volés en une
seule situation récente, avec au moins une victime humaine. Des estimations
régionales (par des ONG et observatoires) relient des milliers d’animaux volés
chaque année aux dynamiques d’insécurité et de trafic transfrontalier.
Les
routes du trafic transfrontalier
Le
vol de bétail dans le Sahel ne s’arrête pas aux frontières étatiques. Il
s’inscrit dans un réseau de routes transnationales qui reflète à la fois les
contraintes géographiques et l’absence de contrôle étatique efficace dans les
zones de conflit. La zone du Liptako-Gourma (Mali-Burkina Faso-Niger), une
vaste région désertique et semi-aride, est l’épicentre des vols de bétail. Les
troupeaux sont souvent interceptés ou capturés dans les zones rurales peu
sécurisées du centre du Mali (Mopti, Gao) et du nord du Burkina Faso.
Les
vols se déroulent parfois lors d’attaques coordonnées ou sous la pression de
groupes armés qui imposent des « taxes » ou prélèvements forcés de bétail. Une
fois volé, le bétail emprunte des circuits de transit complexes. Le premier axe
de transit est la route vers le Burkina Faso depuis le centre du Mali, puis
vers les marchés plus sûrs ou plus lucratifs du sud (pays côtiers). Le deuxième
axe vers le Niger, souvent via les axes sud de Tillabéri ou Tillabéri-Ouallam,
pour ensuite rejoindre d’autres circuits d’exportation.
Le
troisième axe est le marché ivoirien et ghanéen. La Côte d’Ivoire et le Ghana
sont deux pays qui servent de plaques tournantes où les animaux volés. C’est la
pratique du blanchiment de bétail. Les têtes volées sont insérées parmi les
troupeaux issues de l’élevage local avant d’être revendus. Au niveau des
complicités locales, les témoignages d’éleveurs réfugiés en Côte d’Ivoire
laissent entrevoir un silence coupable des forces de l’ordre et des services
vétérinaires.
Les
animaux passent par des marchés frontaliers officiels (par exemple Doropo,
Bouna en Côte d’Ivoire) ou via des circuits informels au Ghana. Chaque bœuf
volé est taxé à 1000 f CFA et chaque bovin à 500 f CFA. Policiers, gendarmes et
éléments des services vétérinaires se partagent ces taxes sur le bétail volé. A
partir du nord, les troupeaux blanchis migrent sans contrôle vers de grandes
villes côtières comme Abidjan, Accra et Kumasi où la demande en viande est
forte et où la traçabilité est difficile à assurer.
Vers
une réponse régionale ?
Face
à cette réalité, les États de la région et les organisations sous-régionales
prennent conscience de l’ampleur du phénomène. Un plan régional de plus de 345
millions de dollars a récemment été élaboré pour lutter contre le vol de
bétail, soulignant la volonté d’aborder le problème à l’échelle
ouest-africaine. 15 pays de la sous-région se sont réunis du 9 au 12 février
2026 à Dakar autour de cette problématique lors d’un atelier initié par
l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
« L’atelier
rassemble des représentants des ministères en charge de l’Elevage, de
l’Agriculture, de la Sécurité et de la Justice, d’organisations pastorales,
d’institutions régionales et internationales, du monde universitaire et du
secteur privé, notamment dans le domaine de la traçabilité du bétail. Cette
diversité traduit une volonté affirmée de bâtir une réponse multisectorielle,
coordonnée et durable », peut‑on lire dans un communiqué publié par le
ministère sénégalais de l’Agriculture.
Pour
les analystes, la lutte contre ce fléau ne peut se limiter à des opérations
policières ou militaires isolés. Le vol de bétail est un marché criminel de
plus de 467 millions $ difficile à maîtriser et qui requiert une approche de
lutte plus dynamique. Elle doit être axée sur une coopération transfrontalière,
le renforcement des systèmes de traçabilité des animaux et des solutions
socio-économiques pour les populations pastorales.